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Déploiement de la fibre optique, un chantier national : témoignage d’Étienne Dugas

Étienne Dugas a travaillé pendant quinze ans au sein du groupe VINCI. Il a collaboré en 2000 à la construction du réseau fibre optique Telia, entre Paris et Hendaye, avant de participer à l’aventure des Réseaux d’Initiative Publique (RIP) de première génération avec VINCI Networks, qu’il a dirigé jusqu’en 2009. Aujourd’hui à la tête d’Investreseaux, un groupe de 180 salariés spécialisé dans la construction de réseaux, c’est en tant que président fondateur d’InfraNum, une structure interprofessionnelle créée fin 2012 pour accompagner le Plan France Très Haut Débit (THD), qu’il évoque les enjeux du « grand chantier » de la fibre optique.
Déploiement de la fibre optique, un chantier national : témoignage d’Étienne Dugas
DR Groupe RIPP

InfraNum a été créé pour permettre aux industriels de la fibre optique de parler d’une même voix face aux acteurs institutionnels. Quels sont vos leviers d’action ?

Étienne Dugas : InfraNum regroupe aujourd’hui plus de 200 entreprises représentant toute la filière de la fibre optique au sens large : opérateurs de réseaux, bureaux d’études, équipementiers télécoms, fournisseurs de services parmi lesquels SFR et Orange, ainsi que des intégrateurs dont certaines filiales de VINCI Construction France à l’instar de Sogea Est. Nous nous sommes donnés pour mission de soutenir l’aménagement numérique des territoires, en accompagnant ces derniers dans la conception, la construction et l’exploitation d’infrastructures de fibre optique ouvertes et mutualisées. Cette fédération est devenue en quelques années un interlocuteur privilégié de l’État, des collectivités territoriales et des principaux organes de décision dédiés au numérique : en particulier l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep), et la Mission France THD chargée de piloter le plan national d’équipement, qui intégrera bientôt la nouvelle Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT) dont le Parlement est en train d’acter la création.

Ce travail de lobbying vise notamment à encourager les coopérations entre acteurs publics et privés afin d’accélérer le déploiement des Réseaux d’Initiatives Publique (RIP). Quelles formes prennent ces partenariats ?

Étienne Dugas : Ce sont principalement des délégations de service public (DSP), le modèle concessif étant le mieux adapté à ce type de projets. La quasi-totalité des DSP pour la conception, la construction, le financement et l’exploitation et la maintenance des RIP ont été aujourd’hui attribués sur l’ensemble du territoire. À côté de quelques opérateurs locaux, six grands acteurs se partagent le marché : Orange, SFR, Covage – une ancienne filiale que j’avais créée en 2006 au sein de VINCI Networks –, Altitude Infrastructure, Axione Infrastructures (Groupe Bouygues) et TDF. Ces opérateurs contractent avec des entreprises comme VINCI Construction France pour la mise en place des réseaux.

Quel est l’état d’avancement du Plan France THD ?

Étienne Dugas : Selon le plan de marche actuel, 80 % des foyers français et des entreprises disposeront d’un accès fibre dès 2022, et près de 100 % en 2025. Soit plus de 36 millions d’accès fibre optique qui auront été alors construits pour couvrir la totalité du territoire, les RIP financés par les collectivités palliant les carences de l’initiative privée. Nous n’en sommes pas encore à la moitié du programme. On a commencé par les prises les plus simples dans les grandes agglomérations, les zones denses où le coût unitaire tourne autour de 200 euros, alors qu’une prise au fin fond de la campagne ou de la montagne peut nécessiter jusqu’à 10 000 euros d’investissement. Il reste à réaliser la couverture numérique de ces zones les moins denses du territoire. Cela représente en volume quelque 20 milliards d’euros encore à mobiliser, sur les 30 milliards au total du Plan France THD. Nous avons devant nous au moins cinq ans, et au rythme actuel des chantiers, sans doute pas loin de dix ans de travaux de construction des réseaux à mener. Il faudra ensuite effectuer les raccordements d’abonnés, qui généreront eux aussi un volume considérable d’affaires dans les années à venir. Un constructeur-intégrateur tel que VINCI Construction France a de belles perspectives devant lui !

 

Déploiement de la fibre optique, un chantier national : témoignage d’Étienne Dugas
© Marc Philippe 

Pourquoi les opérations n’avancent-elles pas plus vite ?

Étienne Dugas : Avant tout en raison du manque de ressources humaines disponibles. Nous sommes dans ce domaine à la limite de la rupture. C’est le gros enjeu des prochaines années : trouver les hommes et les compétences pour réaliser les travaux.

Dans ce paysage, quels sont les atouts de VINCI Construction France ?

Étienne Dugas : La capacité de répondre à des marchés de plusieurs dizaines de milliers de prises clés en main, études et construction compris, en assurant le planning dans des délais très courts et en s’engageant avec les valeurs du Groupe. Tous les opérateurs quels qu’ils soient sont désireux de travailler avec des acteurs industriels capables de prendre ces engagements et surtout de les tenir. J’y ajouterai l’atout de proximité, pour deux raisons : les collectivités sont sensibles à la question de l’emploi sur leur territoire, or grâce à l’implantation des filiales de VINCI Construction France ce sont des ressources locales qui travaillent au déploiement ; cet ancrage local permet aussi à l’entreprise de bien connaître les gestionnaires de domaines qui délivrent les permissions de voirie, donc d’aller plus vite.

Déployer des réseaux est une chose, mais derrière le défi technologique n’y a-t-il pas un enjeu d’usages si l’on veut réduire la fracture numérique ?

Étienne Dugas : Il existe encore un problème d’inclusion numérique, socio-culturel autant que technologique. Mais il va se résorber. Même la plupart des seniors ont désormais un smartphone à la main et une box à la maison. La puissance du service est telle que tout le monde s’y met. Les perspectives de diversification des usages de la fibre optique sont quasi infinies. Nous sommes comme au début de l’histoire de l’électrification. Edison et ses contemporains n’imaginaient guère d’autres applications de l’électricité que l’alimentation d’ampoules d’éclairage. Aujourd’hui tout est électrique, même les voitures ! Dans dix ans la plupart des objets domestiques seront connectés et pilotés à distance par le réseau, il en ira de même dans les entreprises et les services publics. La loi de Moore s’applique aussi dans ce domaine : le trafic en Gigabits est multiplié par deux tous les dix mois, sachant qu’il n’y a pas à ce jour de limite connue à la capacité physique de transport de données par la fibre optique. Autrement dit, nous investissons pour le long terme : les réseaux que nous sommes en train de construire ne sont pas prêts d’être supplantés par une nouvelle technologie de rupture.

Quel avenir auront les métiers de la fibre optique une fois que tous les territoires seront équipés, et tous les abonnés potentiels raccordés ?

Étienne Dugas : En ce qui concerne mon entreprise, nous nous tournerons vers l’export, en proposant notre savoir-faire à ceux de nos voisins européens qui sont encore à la traîne en matière d’infrastructures, comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie. Mais il ne sera pas forcément évident de réutiliser les compétences fibre optique sur le territoire français pour d’autres types de réseaux. Les besoins de maintenance et d’entretien nécessiteront des ressources, cependant les compétences existent déjà pour l’essentiel. Les équipes de VINCI Construction France ont l’habitude de participer à de très grands chantiers. Selon moi le déploiement de la fibre optique doit être considéré comme tel : un grand chantier pour dix ans, l’équivalent d’une LGV SEA Tours-Bordeaux ou d’un Grand Paris.

 

Déploiement de la fibre optique, un chantier national : témoignage d’Étienne Dugas
© Marc Philippe