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Des logements hauts en couleur : témoignage de Dominique Dehais

Avec le réaménagement de l’îlot du Marché, les Quatre Routes de La Courneuve (93) retrouvent leur fonction symbolique de phare et de cœur de quartier. Dominique Dehais, artiste coloriste et professeur en arts visuels à l’ENSA de Normandie, nous explique comment la couleur lui a permis d’écrire avec l’agence Béal & Blanckaert, VINCI Construction France et tous les acteurs de cette opération immobilière la partition atonale de cet incroyable programme mixte.

Des logements hauts en couleur : témoignage de Dominique Dehais
Dominique Dehais, artiste coloriste © DR  // Immeuble de logements de l'îlot du Marché à La Courneuve © Guillaume Mussau

« Quand nous sommes arrivés ici, nous avons vu une ville très cosmopolite par ses habitants, très éclectique par son urbanisme. On a fait le pari de la couleur pour réunir tous ces ingrédients et créer une centralité affirmée ». Voici comment Antoine Béal, l’architecte de l’îlot du Marché raconte les débuts du projet. Comment avez-vous rejoint ce projet singulier ?

Antoine Béal est un de mes collègues à l’école nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille. Il m’a sollicité assez tôt puisque le projet initial faisait d’ores et déjà état d’une mise en couleur des façades. J’ai immédiatement été séduit par la radicalité de la proposition architecturale, et convaincu par la dimension sociétale du projet. Travaillant sur la couleur depuis longtemps et l’enseignant à l’école Camondo, j’ai proposé une réponse esthétique et techniquement viable. Une fois ces enjeux posés, restaient à définir ensemble deux aspects de l’opération : les dimensions de la trame du bardage en métal et la mise en œuvre de la couleur.

Quel principe chromatique avez-vous retenu ?

Nous devions trouver un moyen de distinguer les huit immeubles de l’îlot du Marché par une dominante chromatique. Si les façades font appel à une série de couleurs différentes, elles conservent néanmoins une teinte majeure. Nous avons donc choisi 12 tons sans hiérarchie, libérés des gammes chromatiques conventionnelles, selon la règle du dodécaphonisme et de la musique atonale chère à Schönberg, Berg et Webern dans les années 1920. Fort d’un référentiel de 12 teintes, nous avons composé des rythmiques différentes pour donner une identité propre à chaque bâtiment.

Votre œuvre est centrée sur la couleur. Etait-ce votre premier travail sur un ouvrage « à vivre » ?

Dans le cadre du dispositif dit du 1 % artistique*, j’ai réalisé en 1997 trois halls d’immeubles rue Baron Le Roy (Paris XII) pour l’Office public d'aménagement et de construction (OPAC) de Paris, et j’ai installé une de mes œuvres au sein de l’école primaire publique Balanchine (Paris XIII) signée Barthelemy-Griño. Enfin, j’ai contribué à la phase gros œuvre de la construction du commissariat de police de Boissy-Saint-Léger (94) en insérant des briques en aluminium poli dans le parement des façades. Ce n’est donc pas la première fois que je travaille avec des architectes, mais c’est la première fois que je contribue à un travail d’une telle visibilité. Lorsque je me rends sur place, c'est toujours un choc d’échelle !

Considérez-vous cet ouvrage comme une déclinaison de vos travaux ou les contraintes techniques en ont-elles fait un projet à part ?

Pour garantir les coûts de l’opération et faciliter la maintenance de l’ensemble immobilier, nous avons dû nous conformer aux couleurs disponibles dans la gamme de bardages métalliques du fournisseur. Cependant, toute œuvre artistique nécessite une mise en œuvre. En tant qu’artiste, à défaut d’être maître d’œuvre, je reste… maître de l’œuvre. J’aurais presque tendance à considérer l’îlot du Marché comme un aboutissement de mon travail sur la couleur, sur la répétition et sur son assemblage. Ce programme immobilier est un projet artistique global. En tous les cas, c’est ainsi que les riverains l’ont perçu lors des réunions publiques.

Les équipes de VINCI Construction France sont attentives à faciliter le dialogue entre l’ensemble des parties prenantes : élus locaux, partenaires, acteurs économiques, associations et futurs habitants. Pour un artiste en revanche, n’est-il pas difficile de justifier son art ?

Absolument, mais c’est devenu un exercice courant. L’art ou la construction ont en commun de ne pas aller de soi. Il nous a fallu expliciter, participer à des échanges souvent épiques pour arriver à faire entendre l’intérêt d’un tel projet. Lors de la dernière présentation publique, la séance a débuté par des invectives hostiles et s’est terminée par des applaudissements des riverains.

Des logements hauts en couleur : témoignage de Dominique Dehais
L'îlot du Marché, La Courneuve © Guillaume Mussau

Vos performances ou vos installations prennent en compte le contexte d’intervention. Avez-vous pensé différemment ce projet en connaissant la vocation opérationnelle des bâtiments ?

Cette polychromie rend visible la variété, la diversité et la multitude des identités culturelles des habitants de La Courneuve. Au travers de la couleur, l’îlot du Marché manifeste une présence qui s’ancre autour de la halle du marché, un lieu central de vie, d’échange et d’animation. Il constitue une balise urbaine exprimant la vitalité de la Ville. Lorsque les habitants regarderont ces immeubles de leurs fenêtres, ils verront comme un vitrail inversé, des couleurs qui miroitent et des reflets qui scintillent au-delà de la « grisaille ».

Croyez-vous au pouvoir de la couleur dans l’espace urbain ?

Si je ne suis pas un militant de la couleur, je l’ai toujours considérée comme l’expression d’une subjectivité et je crois que nous sous-estimons sa puissance architecturale. La France est prudente, mais d’autres pays européens sont plus avancés. Les dernières décennies ont façonné une ville grise alors que la polychromie était présente dans les temples de la Rome antique ou sur les cathédrales du Moyen-Age. Pour ma part, j’ai été particulièrement marqué par le musée Brandhorst à Munich, une fondation d’art contemporain située aux abords des pinacothèques, recouverte de 36 000 lamelles en céramique de 23 couleurs différentes qui lui donnent l’aspect d’un tableau abstrait. Quand j’étais étudiant en peinture aux Beaux-Arts, j’ai également suivi l’atelier d’art mural d’Olivier Debré, lui-même formé à l’architecture. Dès mes premières années d’apprentissage, la trajectoire était tracée...

Que retenez-vous de cette expérience dans les métiers du BTP ?

J’avais conscience que les architectes et les entreprises comme VINCI Construction France participaient à la transformation du cadre de vie des concitoyens, mais j’ai vécu de près la conception et la réalisation d’une œuvre collaborative. Ce projet n’aurait pas vu le jour sans l’énergie collective des institutions, du maître d’ouvrage, du maître d’œuvre, de l’architecte et du constructeur. Cette expérience a confirmé ma conviction que la construction d’un bâtiment, la création d’une infrastructure ou l’aménagement d’un territoire ne peuvent se penser qu’en équipe pluridisciplinaire. Enseignants, chercheurs, architectes, entreprises, institutionnels : toutes les parties prenantes ont besoin de construire une pensée et un corpus communs. Comment fait-on la ville ? Avec quels modèles, quelles références, quelles pratiques, quelles méthodes, quelles attitudes ? Comment s’inscrit-on dans cette relation avec les populations qui sont là, ou seront là ?

Cette expérience a confirmé ma conviction que la construction d’un bâtiment, la création d’une infrastructure ou l’aménagement d’un territoire ne peuvent se penser qu’en équipe pluridisciplinaire.

* Procédure spécifique de commande d'œuvres d'art, qui impose aux maîtres d'ouvrages publics de consacrer un pour cent du coût de leurs constructions à la commande ou l'acquisition d'une œuvre d'un artiste vivant spécialement conçue pour le bâtiment considéré. Mis en place pour soutenir la création contemporaine et sensibiliser le public, le dispositif répond à des règles spécifiques de passation de la commande publique.