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Regards croisés sur l’art urbain avec Beau Stanton et Hugo Benkara

À Bagneux, le New-Yorkais Beau Stanton a peint une fresque de 200 m² sur les palissades de chantier du programme immobilier Symbiose. L’artiste et Hugo Benkara, directeur du Développement et co-fondateur de Quai 36, la maison de production d’art urbain à l’initiative du projet, évoquent l’œuvre réalisée ainsi que leur partenariat avec VINCI Construction France et partagent leurs points de vue sur les bienfaits de l’art dans l’espace public.

Regards croisés sur l’art urbain avec Beau Stanton et Hugo Benkara
L'artiste Beau Stanton et Hugo Benkara, directeur du Développement et co-fondateur de Quai 36 © Ian Maddox / Vianney Le Caer pour Quai 36

Comment est née cette fresque murale pour le programme Symbiose, porté par HRO France et réalisé par Campenon Bernard Construction (CBC) à Bagneux ?

Beau Stanton : J’ai l’habitude de réaliser des peintures murales pour différents prescripteurs. Les demandes peuvent émaner aussi bien de clients publics comme des communes que de clients privés comme des entreprises ou des particuliers. Pour ce projet, j’ai été contacté par les équipes de Quai 36 et l’idée de travailler pour la première fois à Paris m’a enthousiasmé. J’ai grandi dans le comté d'Orange en Californie et j’ai toujours été fasciné par les villes dont l’héritage est ancien et visible. Paris fait partie de ces villes riches de strates d’histoire, de styles architecturaux divers et d’un patrimoine ornemental captivant. De plus, travailler avec une maison de production comme Quai 36 offre des conditions idéales pour créer car elle prend tout en charge de A à Z.

Hugo Benkara : Nous accompagnons nos artistes en amont du projet, mais aussi tout au long de la production. Nous faisons en sorte de maîtriser les contraintes techniques, logistiques et diplomatiques, et nous nous occupons de la sécurisation de la zone et du matériel pour que les artistes se concentrent sur leur œuvre. Beau a pu déléguer certaines tâches à Margaux Cappe, notre chargée de production sur l’opération, et avoir ainsi l’esprit libre pour affiner et mettre en place son puzzle créatif.

Après avoir travaillé sur des œuvres d’envergure comme le Lenticular Mural à Dubaï en 2016, comment appréhender les enjeux d’une palissade de chantier linéaire ?

Beau Stanton : Chaque mur est un nouveau défi : les dimensions, la matière, sa localisation, ses accès ou ses alentours. Dans le cas de la palissade de Symbiose, sa surface fine et lisse était très différente d’un mur en béton. De plus, le mur n’était pas très haut… mais il était très long ! Je n’avais jamais été confronté à un mur de 80 m. Dès mon arrivée sur le site, j’ai adapté la création que j’avais imaginée quelques mois auparavant. J’ai intégré davantage d’éléments figuratifs et de détails pour que le public longeant le mur découvre une fresque plus narrative et puisse s’arrêter pour réfléchir à chaque idée évoquée. C’est devenu une véritable histoire avec six ou sept tableaux assemblés en une seule fresque que l’on peut lire par séquences ou apprécier dans sa globalité.

Regards croisés sur l’art urbain avec Beau Stanton et Hugo Benkara
Détail de la fresque © Cédric Pierre pour Quai 36

L’être humain créature et créateur de son environnement, la protection de la biodiversité, la nature en ville : vous avez choisi un thème que vous affectionnez…

Hugo Benkara : En général, la vision de l’architecte guide les artistes lorsque l’on s’engage dans un projet lié à de la construction neuve. Quand il s’agit de rénovation, c’est l’histoire du bâtiment qui prime. Nos premiers contacts avec les équipes de HRO et de CBC ont fait apparaître que le programme, situé au cœur de l’écoquartier Victor Hugo à Bagneux, allait accorder une place prépondérante à l’impact environnemental. C’était une évidence d’inviter Beau à traduire avec poésie l’ambition de Symbiose.

Beau Stanton : Je m’intéresse à l’interaction entre l’homme et la nature, et aux liens qu’elle peut avoir avec le changement climatique et les autres enjeux environnementaux auxquels l’humanité fait face. Les figures classiques que je représente sont emblématiques. Par exemple, l’athlète qui tient le monde dans ses mains symbolise la responsabilité humaine et la façon dont nous traitons la nature. La graine et la végétation évoquent la régénération. Le sablier, lui, représente l’urgence à trouver une solution pour résoudre les problèmes écologiques. Dans mon travail, je joue beaucoup avec les archétypes, la métaphore ou l’iconographie de la renaissance. En faisant référence à l’Histoire et en la recontextualisant pour refléter les problématiques contemporaines, j’ai le sentiment d’arriver à parler au plus grand nombre.

Certains de vos travaux comme The Magus ou The Lovers (2013) semblent inspirés de Léonard de Vinci et de son Homme de Vitruve. On ne pouvait pas ne pas vous en parler… Quelle place les maîtres italiens ont-ils tenu dans votre formation ?

Beau Stanton : J’ai étudié au Laguna College of Art + Design de Laguna Beach, une école d’arts plutôt académique où j’ai appris le dessin et la peinture. J’ai d’ailleurs débuté par la peinture à l’huile. L’Homme de Vitruve est justement une allégorie de l’humanisme et du rationalisme. Leonard de Vinci s’était lui-même nourri des connaissances des alchimistes et des traités d’architecture antique. À travers les œuvres que je réalise, j’essaye d’éviter la facilité tout en restant sur le fil, en jouant avec des images iconiques qui font partie de notre inconscient.

Regards croisés sur l’art urbain avec Beau Stanton et Hugo Benkara
Palissade centrale de la fresque © Cédric Pierre pour Quai 36

L’urgence climatique est un thème récurrent dans votre œuvre. En tant qu’artiste, craignez-vous la répétition ?

Beau Stanton : Il m’arrive de revisiter un sujet ou un thème que j’ai abordé quelques années auparavant quand je pense pouvoir apporter un regard neuf. Certains artistes aiment perfectionner leur style. Personnellement, je me sens plus proche de ceux qui expérimentent, qui continuent à développer leurs compétences et leurs techniques, tout en explorant de nouvelles voies et en créant des passerelles. Mon travail prend la forme de peintures, de fresques, d’installations à grande échelle, mais aussi de mosaïques, de vitraux ou d’animations multimédia. J’ai besoin de proposer des approches renouvelées et de découvrir de nouveaux contenus et matériaux. C’est essentiel pour moi de repousser les limites de mes habitudes et d’enrichir mes fresques urbaines de ce que j’apprends de mes autres travaux.

Hugo Benkara : C’est ce qui différencie les artistes tels que Beau d’un street artist plus classique. Le street artist a besoin d’avoir un style reconnaissable en un clin d’œil et une façon de travailler itérative, tandis qu’un artiste pluridisciplinaire se réinventera plus facilement. C’est pourquoi chez Quai 36, nous parlons d’art urbain plutôt que de street art. Notre équipe cherche toujours à travailler avec une communauté d’artistes capable de réaliser des fresques gigantesques mais aussi de s’exprimer de différentes manières.

Beau Stanton : Le terme de street art a perdu de son sens originel. Bien sûr, c’est une fierté de faire partie de cette communauté, mais je me sens plus en phase avec mon travail lorsque l’on me parle d’art urbain, d’art contemporain ou d’art figuratif.

Vous êtes-vous senti proche des compagnons de VINCI Construction France qui travaillaient sur le chantier Symbiose ?

Beau Stanton : Oui car nous nous ressemblons sur plusieurs points. Je crois en la production, en l’exécution, en la méticulosité. Mon atelier de Brooklyn est situé dans une ancienne fabrique de meubles pour enfants, à côté d’une menuiserie et j’ai toujours trouvé motivant de travailler à proximité d’autres artisans. C’est stimulant intellectuellement, artistiquement et techniquement. J’ai ressenti cette même parenté avec les ouvriers même si jusque-là, je n’avais jamais travaillé si près d’un chantier aussi important, à quelques mètres seulement des fondations et des grues. Quand vous êtes entouré par des hommes et des femmes, ingénieurs et compagnons, qui réalisent un tel projet, vous devez être vous aussi à la hauteur de l’énergie que vous sentez !

Les réalisations de VINCI Construction France et l’art urbain en général ont en commun l’ambition d’être utiles aux hommes et aux territoires. Quel est l’avantage pour un artiste de travailler sur un lieu public ?

Beau Stanton : Peindre dans un lieu public, c’est d’abord accepter l’échange et le regard des autres. Les habitants du quartier sont intéressés, étonnés, interrogés. Certains nous complimentent, d’autres veulent juste savoir ce qu’il se passe et d’autres encore veulent comprendre ce que la fresque donnera une fois finie. En studio, vous pouvez dissimuler ce que vous êtes en train de réaliser avant d’être pleinement satisfait. L’art urbain, c’est sans filet !

Regards croisés sur l’art urbain avec Beau Stanton et Hugo Benkara
© Laurent Zylberman/Graphix Images

Si l’on se place du point de vue du développeur immobilier ou du constructeur, l’art urbain est aussi en train de devenir un levier créateur de valeur pour les quartiers…

Hugo Benkara : Nous produisons de l’art pour un public. Voir des artistes réenchanter les murs avec des œuvres est une manière de susciter le dialogue. En faisant entrer l’art dans les quartiers, nous améliorons la qualité de vie des habitants. Nous créons non seulement du lien social mais aussi de la valeur culturelle, intellectuelle… et économique ! Les parties prenantes commencent à le comprendre et Quai 36 commence à faire partie des groupements qui répondent aux appels d’offres de conception-réalisation ou de restructuration. Nous avons l’habitude de donner l’exemple de Tony Goldman, un promoteur immobilier et mécène, qui a réinventé le quartier de Wynwood à Miami. Jusque dans les années 1990, cette zone industrielle souffrait de la dépression économique. En utilisant les façades des entrepôts et des hangars laissés à l’abandon pour les transformer en toiles grandeur nature, les Wynwood Walls sont devenus une galerie d’art urbain à ciel ouvert. En quelques années, le quartier a été redynamisé et la valeur des terrains a explosé…

Beau Stanton : Cela revient à poser la question des dynamiques urbaines et de la gentrification maîtrisée. Je le vois et je le vis à Brooklyn. Quand j’ai aménagé à Red Hook il y a douze ans, c’était un quartier industriel et tranquille. Aujourd’hui, le changement est quotidien et un nouveau bâtiment sort de terre tous les mois.

D’après vous, quels sont les principaux apports de l’art urbain ?

Hugo Benkara : Voir des artistes intervenir au cœur de la ville ouvre l’esprit. L’ADN de Quai 36 n’a pas changé depuis notre premier projet en 2015 où nous avons investi Paris Gare du Nord en réalisant plus de 3000 m² de fresques in situ avec 22 artistes. Nous apportons une forme d’art dans des quartiers où l’on ne se rend pas facilement au musée parce que l’on ne se sent pas légitime ou que l’institution est trop impressionnante. Notamment pour les jeunes générations, il est bon d’être en contact direct avec ce type d’expérience artistique qui, en plus, développe un sentiment de fierté vis-à-vis du quartier. Ainsi, les citadins peuvent porter un regard nouveau sur leur ville et se sentir acteurs des changements qui se jouent autour d’eux. C’est plus que jamais le cas en Ile-de-France avec le Grand Paris qui reste un concept très abstrait pour les habitants. Les bâtiments et les infrastructures se multiplient sans que l’on comprenne véritablement ce qui va changer, pourquoi et pour qui. Par le prisme de l’art, nous permettons aux riverains de s’intéresser aux chantiers qui les entourent autrement que par les nuisances qu’ils engendrent. Cela ne leur fait pas oublier la poussière et le bruit, mais ils sont plus ouverts à comprendre en quoi l’ouvrage aura un impact positif sur le quartier et en quoi le changement qui s’opère est dans leur intérêt.

Beau Stanton : Peindre en public est selon moi la forme la plus égalitaire de l’art. Plus largement, l’art urbain inspire les nouvelles générations, les amène à penser hors du cadre. Par exemple, quand des enfants voient des artistes en train de travailler dans leur propre quartier, ils découvrent l’existence d’alternatives pour leur futur parcours professionnel. Sur Symbiose, une petite fille s’est approchée de moi et a regardé sa mère en s’écriant « C’est ça que je veux faire plus tard ! ». Qui sait ?

 

Retour sur la genèse de la fresque de Beau Stanton sur le projet Symbiose

Quai 36 est aussi présent sur Le 19M à Aubervilliers où VINCI Construction France a préfabriqué et posé les 231 modules de béton fibré à ultra-hautes performances (BFUP) blanc formant l’exostructure qui recouvre les 25 000 m2 de cette Manufacture de la Mode.

Mieux connaître le travail de Beau Stanton