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Zénith de Nancy : témoignage de Frédéric Saint-Dizier

Développée par Adim Est et réalisée par GTM Hallé, mandataire du groupement de conception-réalisation, l’opération de réhabilitation du Zénith du Grand Nancy permettra d’accueillir 30 000 spectateurs en plus chaque année et d’améliorer le confort et l’accueil des spectateurs. Frédéric Saint-Dizier dirige les productions Label LN, la plus importante structure de spectacles dans le quart nord-est de la France. Il évoque le nouvel équipement et la vive concurrence territoriale.

Zénith de Nancy : témoignage de Frédéric Saint-Dizier
Frédéric Saint-Dizier, directeur des productions Label LN © Christopher Courtois

En tant qu’acteur majeur du monde du spectacle dans le Grand Est, quel regard avez-vous porté en 2017 sur l’appel d’offres lancé par la Métropole du Grand Nancy concernant la gestion, l’exploitation et l’opération d’extension-rénovation du Zénith de Maxéville ?

Frédéric Saint-Dizier : Les professionnels du spectacle vivant se sont montrés plutôt réservés lorsque nous avons appris le projet métropolitain de transformation du bâtiment. Il faut dire qu’en 2008, une première tentative de la collectivité s’était soldée par un échec. À l’époque nous n’avions pas contribué à la définition du cahier des charges des améliorations techniques et des transformations nécessaires à un meilleur accueil du public, et il avait été décidé de fermer le Zénith pendant dix-huit mois. Les travaux n’ont jamais eu lieu puisque l’appel d’offres, décomposé en 25 lots, a été déclaré infructueux, et alors que le rythme de fréquentation était constant et plutôt favorable, les artistes et les tourneurs se sont désengagés et le public a délaissé le Zénith nancéien au profit d’autres salles de la région.

Avez-vous été consulté cette fois-ci pour ajuster le dispositif de travaux proposés et réalisés par les équipes de VINCI Construction France ?

F. S.D. : Si nous n’avons pas eu de contacts en amont avec l’assistance à maîtrise d’ouvrage qui a accompagné la collectivité locale dans la consultation, les relations privilégiées que nous entretenons avec S-PASS TSE (ndr : Dans le cadre du nouveau projet, S-PASS TSE est membre de la société de projet concessionnaire baptisée Nancy Grande Scène aux côtés de NAC Partners, Banque des Territoires et VINCI Construction France. S-PASS TSE gère et anime, en France, un réseau de 24 salles à vocation culturelle, sportive et évènementielle : Zéniths, salles de spectacle, parcs d’expositions, centres de congrès, stades, théâtres et arenas.) nous ont permis de préciser les besoins des acteurs régionaux et les attentes du public. Avec les productions Label LN, je représente – selon les saisons – entre 70 et 80 % de ce qui se joue au Zénith. J’ai cru profitable de rappeler les évolutions du métier de producteur, les mutations de la filière de diffusion, la complexité d’accueillir certains spectacles à Nancy, le retour d’expérience du public mais aussi les spécificités régionales en termes de fréquentation ou d’esthétiques musicales qui permettent de réaliser de belles dates. Nous avons donc été associés à cette étape d’optimisation entre S-PASS TSE et les équipes de GTM Hallé pour affiner les options en matière de technique et de confort.

Quelles sont les retombées positives que vous attendez de ce nouvel équipement ?

F. S.D. : La nouvelle configuration du Zénith permettra d’accueillir désormais des spectacles nécessitant un espace au sol conséquent pour la mise en place d’une piste équestre ou d’une patinoire, à l’instar d’Holiday on Ice ou de Disney sur glace. En résolvant les problématiques d’angles de vision en salle, en posant un nouveau grill technique et en réaménageant les accès camions, nous gagnons en crédibilité technique. Ces améliorations vont indiscutablement modifier nos habitudes de travail, faciliter le travail des riggers et vont changer la vie du Zénith. En revanche, je ne saurai vous dire à l’heure actuelle si ce programme de travaux impactera durablement la fréquentation.

Il vous reste à présent à faire connaître ces améliorations au public et aux professionnels du spectacle vivant. Ce devrait être un long travail de fond… 

F. S.D. : Les producteurs, les directeurs techniques et les artistes ont en tête un classement subjectif des Zéniths et des grandes salles du territoire. Ils connaissent les salles faciles à travailler, celles qui réservent de bonnes surprises et celles qui s’avèrent plus difficiles à remplir. Nous avons conscience avec S-PASS TSE que redonner ses lettres de noblesse au Zénith pourrait prendre du temps. Nous allons donc nous donner les moyens d’expliciter ces transformations, d’accompagner les prises de risque et de démontrer que nos partenaires peuvent compter sur l’équipement et sur le public.

Quel est le critère essentiel qui fait qu’au moment où se discute l’opportunité d’une date à Nancy, les artistes vous préfèrent Strasbourg, Amnéville ou Metz ?

F. S.D. : L’un des seuls qui compte pour les tourneurs : le remplissage et la certitude de générer davantage de recettes. En tant que producteur local, je dois m’inscrire dans le bon timing et convaincre de la valeur ajoutée d’un passage à Maxéville. À Nancy, passer la jauge des spectacles de 6 000 places actuellement à un peu plus de 8 000 places pourrait déclencher l’envie. Pour autant, réussirais-je à convaincre Angèle ou Soprano qui se sont produits en novembre 2019 au Galaxie d’Amnéville ? Rien n’est moins sûr car ces artistes attirent le public en masse et la rentabilité sera davantage assurée dans une salle de 12 000 personnes. Idem pour une chanteuse comme Chris(tine and the Queens) dont la deuxième tournée en fin d’année 2018 a été pensée comme celle d’une artiste internationale avec une trentaine de dates. La tournée française se résumant à une dizaine de dates, une seule ville dans l’Est a accueilli le concert : Strasbourg. Nancy n’a jamais été évoqué.

Zénith de Nancy : témoignage de Frédéric Saint-Dizier
Concert de Lomepal © Pierre-Louis Daniele

Au cœur du territoire, comment se traduit la concurrence ?

F. S.D. : En France, la concurrence est vive entre les régions et parfois au sein d’une même région. Le Grand-Est ne déroge pas à la règle. C’est même une des régions les mieux loties avec de nombreux équipements indoor de grande capacité mais aussi un maillage très fin de petites salles entre 300 et 1 100 places. À l’échelle d’une ville comme Nancy, vous trouvez le Zénith indoor et son amphithéâtre extérieur, mais aussi L’Autre Canal, la salle Poirel, La Manufacture, l’opéra national de Lorraine, Le Hublot ou l’espace Chaudeau de Ludres.

Après une première phase de travaux, le concert de M autour de son 6e opus studio Lettre infinie affichait complet. Est-ce un premier signe positif ?

F. S.D. : Avec ou sans travaux, je pense que M se serait arrêté à Maxéville. Nous avons refusé du monde. Pour Lomepal qui s’est produit le 10 novembre, nous aurions également pu accueillir 1 000 ou 1 500 personnes en plus. La nouvelle jauge debout sera donc salutaire pour beaucoup de nos productions, y compris pour certains spectacles d’humour en configuration assise qui ne demandent ni décor ni infrastructure lourde comme Les Bodin’s.

Mathieu Chédid a donc été le premier artiste à jouer au Zénith « nouvelle formule » le 8 novembre 2019. Vous l’aviez accueilli au Vertigo pour son premier album Le baptême. Que vous inspire ce saut dans le temps ?

F. S.D. : Mon métier ne ressemble plus à celui que j’exerçais il y a vingt-cinq ans. En produisant Mathieu dans une salle confidentielle à la fin des années 1990, j’étais autodidacte et assez naïf. Nous avions déployé une énergie incroyable pour monter cette date et faire venir du monde quitte à ne pas rentrer dans nos frais. Aujourd’hui, en tant qu’indépendant, je suis très attentif à ne pas perdre de vue la colonne vertébrale du métier : la curiosité, le goût du risque et du pari, la fidélité aux productions pourvoyeuses de contenu régulier et la promesse de délivrer la même implication et la même qualité de service pour des artistes émergents et des artistes confirmés. Lorsque j’ai repris les rênes des productions Label LN en 1996, la musique live prenait un virage. Les chapiteaux ou les parcs des expositions étaient remplacés par des équipements plus adaptés. L’organisation de concerts se professionnalisait et l’on commençait à parler stratégie commerciale, billetterie, communication… À la fin des années 1990, nous étions passés de l’associatif à l’artisanal. À la fin des années 2000, nous avons définitivement basculé dans l’industrie culturelle et la macro-économie, puisque la majeure partie des producteurs s’est adossée à des géants tels que Live Nation Entertainment, Anschutz Entertainment Group (AEG), Lagardère Live Entertainment (LLE) ou Vivendi.

Quelles personnalités emblématiques vous ont conforté dans l’envie de faire ce métier de producteur ?

F. S.D. : Claude Wild nous a fait confiance très vite. Il a été notre ambassadeur à Paris et nous a fait gagner un temps fou à un moment où je ne connaissais personne dans le milieu. Par la suite, j’ai tissé des relations privilégiées avec une génération de producteurs et de productrices charismatiques comme Jean-Claude Camus, Thierry Suc, Gilbert Coullier ou Rose Léandri. Aujourd’hui encore, Olivier Darbois de Corida prouve qu’une entreprise peut traverser les décennies en conservant une certaine idée de l’indépendance et du travail serein avec les promoteurs locaux.

Quels sont vos plus beaux souvenirs du Zénith de Nancy ?

F. S.D. : La venue de groupes internationaux comme Muse en 2003 ou Lenny Kravitz en 2012. Des moments volés et émouvants comme Barbara se balançant sur son rocking-chair au milieu des techniciens en 1994 ou Mika aphone se demandant s’il allait pouvoir monter sur scène en 2015. Je repense aussi aux plein-air de Rammstein en juillet 2013 ou de Johnny Hallyday quelques années plus tôt. Il était accompagné d’une chorale qu’il nous avait fallu constituer et recruter pour le titre « Vivre pour le meilleur ». En 1998 aussi, alors que Louise Attaque était en train d’émerger et que le groupe faisait une tournée des SMAC (salles de musiques actuelles), nous avions tenté le tout pour le tout en les faisant jouer au Zénith devant près de 4 000 personnes. Un pari fou mais quel souvenir pour moi et pour le groupe !